mercredi 13 octobre 2010

Faut-il être gentil avec la gentillesse ?

Attitude moquée et dénigrée, la gentillesse ne fait aujourd’hui plus recette. Cyniques, nous vivons dans un monde où tout don vaut abandon, pour ne pas dire défaite. En faisant preuve de gentillesse, je m’oublie au profit d’un autre : les vieilles morales y auraient vu un signe d’humanité, le monde moderne y reconnaît une incongruité. S’intéresser à la gentillesse suppose donc soit de se soumettre à la raillerie, soit de remettre à leur place le rôle et le mérite de cette notion. Sauf erreur de notre part, la gentillesse ne se rencontre dans aucun dictionnaire de philosophie. Le célèbre Vocabulaire technique et critique de la philosophie, qui sert de manuel pour les étudiants et les enseignants de philosophie, consacre une notice à la notion de « genre », suivie de celle de « géographie ». De gentillesse, point ! Le Dictionnaire de la langue philosophique offre les mêmes entrées à la lettre G; en revanche il consacre une notice à la politesse, définie comme « une manière de se comporter avec les autres en sorte de ne pas les blesser ou les choquer ». La gentillesse étant enjambée par les dictionnaires de philosophie, nous devinons aisément qu’elle se trouve dans un angle mort de l’étude de la sagesse qui la méprise implicitement en ne reconnaissant dans cette attitude ni une vertu ni un concept. Il ne s’agit donc ni d’être gentil avec la gentillesse ni de passer à la trappe les faiblesses qu’on lui prête habituellement ; il convient seulement d’explorer le no man’s land où elle se trouve reléguée et de la distinguer en faisant apparaître ses racines, en déroulant ses feuilles et en goûtant son fruit. Trop longtemps confondue avec des espèces voisines (naïveté, mièvrerie, crédulité), la gentillesse est une réalité vivace encore méconnue. Derrière son apparente simplicité se cache en effet une vertu efficace et stratégique aux antipodes des visages qu’on lui prête habituellement. Porteuse de valeurs discrètes (la douceur, le bien-être et le réconfort), ne peut-elle pas transporter l’homme au-dessus de lui-même et modifier substantiellement l’ordre des choses ?

5 commentaires:

  1. Tout à fait d'accord, cher Emmanuel. Etant enseignant, aujourd'hui même des élèves me disaient que les profs trop gentils se faisaient toujours avoir par les élèves; il préfèrent, presque, la 'peau de vache' qui garantit, à leurs yeux, un enseignement efficace.
    En France, où la politesse fait partie de la qualité d'être français (bonjour monsieur, 85 centimes, merci monsieur, au revoir monsieur, dixit ma boulangère aimable comme une porte de prison) on ne saurait conseiller à quelqu'un d'être gentil, mais poli oui, et comment!
    Pour ne pas mettre en péril ma nationalité (maritalement acquise) je dirais que cela doit toucher aussi d'autres pays, en particulier ceux du vieux continent, où l'on vit loin des autres pour bien vivre.
    Il est frappant de constater la surprise de beaucoup d'étrangers (je parle ici, pour ce que je connais, des sudaméricains) face au peu de gentillesse qu'il rencontrent dans les boutiques. Visiblement cela ne fait pas partie des concepts enseignés dans le cursus de la force de vente, où l'on doit apprendre surtout à être requin.
    Bienvenue donc à ton essai, et j'espère qu'il saura guider quelques âmes endurcies vers cette vertu si peu couteuse; je sais de qui il est le reflet; je garderai un très bon souvenir de l'an dernier (et je suis sûr de ne pas être le seul) grâce, en bonne partie, à ta gentillesse et à nos conversations décomplexées.
    Un abrazo
    leonardo torres

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  2. Je t'ai reconnu Leonardo et ton message me va droit au coeur. Prévois une petite soirée en décembre pour commémorer l'hidalgo que tu es et qui importe l'aura de cet Homem cordial qui fait défaut sous nos latitudes tempérées.
    abraço

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  3. Dois-je dire, même si je n'ai pas encore pu me procurer le livre, que je ne suis pas étonné que tu sois l'auteur de cet éloge...

    Comme pas grand chose de ce qui t'environne ne laisserait à imaginer que tu puisses prendre cette défense, c'est donc que tu es tout simplement habité par cette vertu. Pas étonné, non plus !

    Je suis très impatient de lire le chapitre sur la "critique chrétienne..." dans lequel tu auras fait le constat, j'imagine, que les hommes n'ont de cesse depuis les origines de passer savamment à côté des consignes de douceur et d'humilité de coeur. C'est que les cuistres profitent toujours de la gentillesse dans les rapports humains, comme ils profitent de la démocratie dans nos tentatives d'organiser la société ou dans nos efforts pour maintenir le degré de civilisation...

    Dans le fond, beaucoup ne sont pas gentils parce qu'ils sont (ou se croient) malheureux, alors qu'il leur faudrait simplement être gentil pour être heureux.

    A toi, gentil Monsieur.

    Hubert

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  4. Cher Hubert,

    je rosis de tes compliments, mais tu remarqueras que je m'en tiens à une vertu moyenne quand tu postules avec Grâce aux théologales. Mon chemin est donc moins escarpé que le tien, mais plus à ma mesure. Et si (finalement) tu me lis, tu verras justement que la gentillesse est, comme le deuxième tirage du loto, une session de rattrapage pour ceux qui n'ont pas la chance ou la force de décrocher du premier coup le gros lot.

    Bien à toi vrai gentilhomme!

    L'auteur

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  5. Merci,

    Trop de fois, j'ai pu entendre "Tu es trop gentille, il faut que tu arrêtes." Trop de fois, j'ai dû me justifier de mes actes. Mes proches me reprochaient de rendre service gratuitement à des inconnus, et même à eux. Je ne comprenais pas comment ma gentillesse pouvait être une tare, et nombre de repas, de soirées se sont finis en débats pour expliquer comment la gentillesse, la servilité et la naïveté sont trois concepts totalement différents. Nombre de fois, j'ai souffert de jugements bien trop rapides sur les raisons de mes actes.
    Je cours à la librairie acheter votre livre, le dévorer et le mettre dans les mains de tous mes proches !

    Merci à vous, vraiment, merci du fond du coeur

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